Un refuge suspendu

Livré fin octobre 2025, le projet Deshaies révèle la métamorphose complète d’un appartement parisien de 50 m², dont le plan a été entièrement repensé. Entièrement, ou presque. Une seule pièce est restée à sa place : la chambre. Comme un point d’ancrage, immobile au cœur d’un jeu de déplacements radicaux. La cuisine a pris la place du bureau, le bureau celle de la salle de bain, la salle de bain celle de la cuisine. Une chorégraphie précise, pensée pour libérer l’espace et, surtout, laisser circuler la lumière.
Situé au premier étage, l’appartement était autrefois cloisonné, presque étouffé. Il est aujourd’hui traversant, baigné d’une lumière généreuse, presque spectaculaire, évoquant celle d’un atelier d’artiste. Une clarté subtilement captée par l’objectif de @juanjerezstudio, qui révèle la douceur des volumes et la sérénité retrouvée des lieux.
Dans la chambre, le projet prend une dimension plus intime. Tout est parti d’un objet : un tableau ancien, chiné à la braderie de Granville, dans la Manche. Un nu peint sur un morceau de bois, légèrement courbé par le temps. Une pièce singulière, chargée d’histoire, qui s’est imposée comme une évidence. Autour de lui, une palette s’est dessinée naturellement. Les teintes du tableau ont guidé le choix du linge de lit, des coussins, des textures. Rien n’est décoratif au sens gratuit : chaque élément semble répondre à l’autre.
Les luminaires en fibres naturelles viennent parfaire l’ensemble, instaurant une atmosphère douce, presque domestique, comme une maison de vacances où le temps ralentit. Ici, l’imaginaire voyage : on se croirait au bord de la mer Égée ou à Fuerteventura — certainement pas dans le 20ᵉ arrondissement de Paris.
Le linéaire — élément structurant
Au cœur du projet Deshaies, un linéaire maçonné constitue l’élément architectural majeur de l’appartement. Dessiné comme une colonne vertébrale, il relie les pièces entre elles et accompagne la traversée du logement, tout en amplifiant la perception de l’espace. Déployé le long du mur le plus étendu de l’appartement, entre deux fenêtres, il agit à la fois comme mobilier, structure et paysage intérieur.
Ce dispositif continu se transforme au fil des usages : meuble à niches, banquette du salon, assises de la salle à manger, avant de se prolonger et d’envelopper la cuisine — joues latérales et plan de travail compris. Par ce glissement programmatique, le linéaire efface les ruptures traditionnelles entre fonctions et participe à une lecture fluide et unifiée du plan.
Pensé comme un élément fixe, presque sculptural, il ancre l’espace et lui confère une sensation de stabilité et de douceur. Loin de tout effet décoratif, il s’inscrit dans une logique architecturale : structurer sans contraindre, qualifier sans surcharger. La référence à un imaginaire méditerranéen ou vernaculaire s’exprime ici avec retenue, à travers les formes pleines, les courbes et la matérialité.
Entièrement fabriqué sur place, en béton cellulaire et enduits à la chaux, le linéaire semble aujourd’hui indissociable du lieu. Sa présence est volontairement évidente, intemporelle, comme s’il avait toujours existé. La lumière naturelle glisse sur ses surfaces, creuse les niches, révèle les volumes et génère des respirations dans un espace pourtant contraint.
Cuisine — matière et profondeur
Dans le projet Deshaies, la cuisine s’affirme comme un espace à la fois fonctionnel et profondément expressif. Elle est enveloppée par le linéaire maçonné qui structure l’appartement, et trouve son identité dans un choix de matériau fort : le zellige noir, utilisé comme surface principale.
Carreau artisanal façonné à la main, le zellige introduit ici une vibration subtile. Ses irrégularités captent la lumière, créent des variations de profondeur et donnent au noir une richesse inattendue. Loin d’une surface uniforme ou graphique au sens strict, ce noir se révèle mouvant, presque liquide, évoquant la profondeur d’une eau sombre ou minérale. Il ne s’impose pas : il dialogue, absorbe, reflète. Il participe pleinement à l’atmosphère du lieu.
Ce choix confère à la cuisine une ambivalence assumée. L’espace est à la fois minéral et ludique, rigoureux et habité, intemporel mais dépaysant. Le zellige, par sa matérialité sensible, transforme la cuisine en un lieu vécu plutôt qu’en un simple outil domestique. Il installe une présence, une forme de narration silencieuse, presque tactile.
En contraste avec la blancheur mate des maçonneries environnantes, ce noir dense affirme une position architecturale claire. Il agit comme un point d’ancrage visuel et émotionnel, renforçant la lisibilité de l’espace tout en lui donnant une profondeur supplémentaire. Courageux sans être démonstratif, graphique sans être froid, il instaure une atmosphère à la fois enveloppante et stimulante.
Quelques objets singuliers ponctuent cet ensemble et prolongent le récit : un petit tableau en marqueterie de bois, aux essences variées, une céramique brune aux nuances subtiles. Ces éléments ne décorent pas ; ils habitent l’espace. Ils introduisent une échelle domestique et sensible, en résonance avec la matière minérale du lieu.
La cuisine devient ainsi un espace de rassemblement et de projection, évoquant autant le quotidien — le retour du marché, la préparation des repas — que des moments partagés : les amis autour d’une table, les gestes répétés, les saisons qui passent. Une cuisine pensée non comme un décor, mais comme une scène vivante, traversée par les usages, les corps et la lumière.
Salon — l’art de l’assemblage
Dans le salon du projet Deshaies, le wabi-sabi ne se revendique pas comme un style mais comme une posture. Une manière d’observer, de sélectionner et d’assembler. Une forme d’instinct, qui privilégie la justesse des rencontres plutôt que la cohérence formelle immédiate.
L’espace, volontairement épuré, accueille des objets à forte personnalité, parfois inattendus. Une lampe torsadée en rotin, rare, chinée chez @renelachance, déploie une présence presque baroque, faite de courbes et de mouvements. À rebours de ce que l’on pourrait attendre, elle trouve naturellement sa place dans un environnement minimaliste, révélant par contraste la richesse de ses volumes. Le rotin sixties d’Audoux-Minet dialogue avec des assises plus radicales, aux accents presque brutalistes, tandis que les matières tressées se confrontent à la rigueur d’un bougeoir en métal noir, volontairement austère.
Ces associations ne relèvent ni du hasard ni de l’effet. Elles sont le fruit d’un travail d’ensemblier, patient et intuitif, où les objets sont considérés pour ce qu’ils portent : le temps, le geste artisanal, l’expérimentation, les cultures traversées. Certains sont acquis avec une destination précise, d’autres attendent, mis en réserve, jusqu’à trouver le contexte qui les révèle pleinement. Ils deviennent alors non plus de simples éléments décoratifs, mais le point de départ d’une narration spatiale.
Ce rapport aux objets repose sur une lecture élargie de leur valeur. Ils ne sont pas envisagés comme des consommables, mais comme des fragments de trajectoires — heures de travail, savoir-faire, usages passés, matières explorées. Leur assemblage engage un dialogue entre époques, esthétiques et intentions, sans hiérarchie ni dogme.
Le salon se construit ainsi comme un paysage domestique en tension maîtrisée, où les oppositions — baroque et minimalisme, artisanat et rigueur, douceur et sévérité — produisent un équilibre sensible. Un espace pensé dans la durée, façonné par l’observation, l’immersion et une attention presque obsessionnelle aux relations entre les formes. Ici, l’architecture intérieure ne cherche pas à démontrer ; elle compose, ajuste, et laisse émerger l’évidence.
Ce projet affirme une approche de l’architecture intérieure où le plan, la matière et l’objet dialoguent avec justesse. Par la reconfiguration radicale des usages, l’introduction d’un linéaire maçonné structurant et une attention fine portée à la lumière, l’appartement gagne en lisibilité, en profondeur et en douceur. Loin de tout effet démonstratif, le projet privilégie une écriture silencieuse et ancrée, où chaque élément trouve sa place dans la durée. Une architecture intérieure sensible, pensée comme un cadre habité, capable de transformer un espace contraint en un lieu apaisé, traversé par le temps, les usages et les récits.
